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Poèmes de Damas
DR

dimanche 15 janvier 2012

Poèmes de Léon-Gontran Damas

Poèmes de Léon-Gontran Damas

.
        CITEZ-M'EN
        Citez-m'en
citez m'en un
citez m'en un
un seul de rêve
qui soit allé
qui soit allé
jusqu'au bout du sien propre
         
        TRÊVE
       

Trêve de blues
de martèlements de piano
de trompette bouchée
de folie claquant des pieds
à la satisfaction du rythme

Trêve de séances à tant le swing
autour de rings
qu'énervent
des cris de fauves

Trêve de lâchage
de léchage
de lèche
et
d'une attitude
d'hyperassimilés

Trêve d'un instant
d'une vie de bon enfant
et de désirs
et de besoins
et d'égoïsmes
particuliers.

       

(Léon Gontran DAMAS, pigments, éditions Présence Africaine)

Pigments, avec une préface de Robert Desnos et un bois gravé de Frans Masereel. Paris: G.L.M. Éditeurs, 1937 pour la 1ère édition. Ouvrage saisi et interdit en 1939 pour atteinte à la sûreté de l'État ! Édition définitive avec une préface de Robert Goffin et un dessin hors-texte de Max Pinchinat, Paris : Présence Africaine, 1962.

         
        LA TORCHE DE RÉSINE
       

portée à bras d'homme
ouvrant la marche
dans la nuit du marronnage
n'a jamais cessé
à dire
vrai
d'être
ce flambeau
transmis d'âge en âge
et que chacun
se fit fort de rallumer
en souvenir de tant et tant de souvenirs.

(Ce poème de DAMAS a été choisi comme épitaphe sur sa tombe.)

       
Poèmes de Damas
Poèmes de Damas - Photo : DR
         
        NON LE VENT
        Non le Vent
qui en fausserait
le sens
contre la vitre
 
Mais la Pluie – Elle
improvise un poème
avec
fins moulus
à mesure
du rythme martelé
des six maîtresses mains
de
mâles
nègres
les mots-clé du langage
d’une langue lavée
au pied de l’un des trois sauts du Fleuve
en souvenir de ce qui fut au départ de Gorée
et demeure un cauchemar dont les mange-mil
ont de quoi se bâfrer.
 
Poème inédit de Léon Gontran Damas
(In Daniel Racine, Léon-Gontran Damas. L’homme et l’œuvre, Paris, Présence Africaine, 1983, p. 139)
         
        T'EN SOUViENT-iL
       

Bouclez -
la
muselez -
la
fermez -
la
vous toutes
avec vos guilleris de moinesses
avec
vos gloussements
de nonnes refoulées
qui voulez l'être
souhaitez l'être
priez dieu pour l'être
de tout votre être

Bouclez-la
muselez-la
fermez-la

Un mot
un seul de plus
et je
et je vous
et je vous vi
et je vous vi-o-le
et je vous viole à la cousin germain D'CHiMBO
le ROUN'GOU
dont la terreur invisible
berçait à la nuit tombée
naguère encore
les filles impubères
de mon Pays

Paix-là
je dis bien paix-là
sur cette faim atroce
que j'ai d'Elle
de la seule Elle
et d'Elle seule

Paix-là
je dis
je redis paix-là
sur cette soif que j'ai d'Elle
Elle
mon lait de corossol qui lave
tout relent de nuit blanche

Paix-là
je dis
je redis paix-là
sur ce désir que j'ai d'Elle
Elle
mon Ile
de rose-Cayenne

(Léon Gontran DAMAS, Névralgies, 1937)

         
        SHiNE
        Pour Louis Armstrong
 
Avec d'autres
des alentours
avec d'autres
quelques rares
j'ai au toit de ma case
jusqu'ici gardé
l'ancestrale foi conique
 
Et l'arrogance automatique
des masques
des masques de chaux vive
jamais n'est parvenue à rien enlever jamais
d'un passé plus hideux
debout
aux quatre angles de ma vie
 
Et mon visage brille aux horreurs du passé
et mon rire effroyable est fait pour repousser le spectre des lévriers traquant le marronnage
et ma voix qui pour eux chante
est douce à ravir
l'âme triste de leur por-
 no-
 gra-
 phie
 
Et veille mon cœur
et mon rêve qui se nourrit du bruit de leur
dé-
 gé-
 né-
 rescence
est plus fort que leurs gourdins d'immondices
brandis
 
(Léon Gontran DAMAS, Pigments, 1937)
         
        Léon G. Damas feu sombre toujours...
       

(in memoriam)

des promesses qui éclatent en petites fusées
de pollens fous
de fruits déchirés
 ivres de leur propre déhiscence
la fureur de donner vie à un écroulement de paysages
(les aperçus devenant l'espace d'un instant
l'espace entier et toute la mémoire reconquise)
une donne de trésors moins abyssaux
que révélés (et dévoilés tellement amicaux)

et puis ces détonations de bambous annonçant sans
répit
une nouvelle dont on ne saisit rien sur le coup
sinon le coup au coeur que je ne connais que trop

soleils
oiseaux d'enfance déserteurs de son hoquet
je vois les négritudes obstinées
les fidélités fraternelles
la nostalgie fertile
la réhabilitation de délires très anciens
je vois toutes les étoiles de jadis qui renaissent et
sautent de leur site ruiniforme
je vois toute une nuit de ragtime et de blues
traversée d'un pêle-mêle de rires
et de sanglots d'enfants abandonnés

et toi

qu'est-ce que tu peux bien faire là
noctambule à n'y pas croire de cette nuit vraie
salutaire ricanement forcené des confins
à l'horizon de mon salut

frère
 feu sombre toujours
(Aimé Césaire, "moi, laminaire…", Seuil, Paris, 1982)

         
        NOUS LES GUEUX
       

nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Nous à qui n'appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens

Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Qu'attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l'envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres
...

( Léon Gontran DAMAS, extrait BLACK-LABEL, p. 50-51, Gallimard)

         
        ILS ONT
       

ils ont si bien su faire
si bien su faire les choses
qu'un jour nous avons tout
nous avons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l'air

Qu'ils aient si bien su faire
si bien su faire les choses
les choses
qu'un jour nous ayons tout foutu
nous ayons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l'air

il ne faudrait pourtant pas grand'chose
pourtant pas grand'chose
grand'chose
pour qu'en un jour enfin tout aille
tout aille
aille
dans le sens de notre race à nous
de notre race à nous

il ne faudrait pourtant pas grand'chose
pourtant pas grand'chose
pas grand'chose
pas grand'chose

(Léon Gontran DAMAS, pigments, Présence africaine, 1962)

         
        LiMBÉ
       

Pour Robert Romain

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image des catins blêmes
marchands d'amour qui s'en vont viennent
sur le boulevard de mon ennui

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image sempiternelle
l'image hallucinante
des fantoches empilés féssus
dont le vent porte au nez
la misère miséricorde

Donnez-moi l'illusion que je n'aurai plus à contenter
le besoin étale
de miséricordes ronflant
sous l'inconscient dédain du monde

Rendez-les moi mes poupées noires
que je joue avec elles
les jeux naïfs de mon instinct
resté à l'ombre de ses lois
recouvrés mon courage
mon audace
redevenu moi-même
nouveau moi-même
de ce que Hier j'étais
hier
sans complexité
hier
quand est venue l'heure du déracinement

Le sauront-ils jamais cette rancune de mon cœur
A l'œil de ma méfiance ouvert trop tard
ils ont cambriolé l'espace qui était le mien
la coutume
les jours
la vie
la chanson
le rythme
l'effort
le sentier
l'eau
la case
la terre enfumée grise
la sagesse
les mots
les palabres
les vieux
la cadence
les mains
la mesure
les mains
les piétinements
le sol

Rendez-les moi mes poupées noires
mes poupées noires
poupées noires
noires
noires

         
        iLS SONT VENUS CE SOiR
       

Pour Léopold-Sedar Senghor

ils sont venus ce soir où le
tam
tam
roulait de
rythme
en
rythme
la frénésie

des yeux
la frénésie des mains
la frénésie
des pieds de statues
DEPUiS
combien de MOi MOi MOi
sont morts
depuis qu'ils sont venus ce soir où le
tam
tam
roulait de
rythme
en
rythme
la frénésie

des yeux
la frénésie
des mains
la frénésie
des pieds de statues

( Léon Gontran DAMAS, pigments, Présence africaine, 1962 )

         
        CITEZ-M'EN
        Citez-m'en
citez m'en un
citez m'en un
un seul de rêve
qui soit allé
qui soit allé
jusqu'au bout du sien propre
         
        TRÊVE
       

Trêve de blues
de martèlements de piano
de trompette bouchée
de folie claquant des pieds
à la satisfaction du rythme

Trêve de séances à tant le swing
autour de rings
qu'énervent
des cris de fauves

Trêve de lâchage
de léchage
de lèche
et
d'une attitude
d'hyperassimilés

Trêve d'un instant
d'une vie de bon enfant
et de désirs
et de besoins
et d'égoïsmes
particuliers.

(Léon Gontran DAMAS, pigments, éditions Présence Africaine)

Pigments, avec une préface de Robert Desnos et un bois gravé de Frans Masereel. Paris: G.L.M. Éditeurs, 1937 pour la 1ère édition. Ouvrage saisi et interdit en 1939 pour atteinte à la sûreté de l'État ! Édition définitive avec une préface de Robert Goffin et un dessin hors-texte de Max Pinchinat, Paris : Présence Africaine, 1962.

         
        LA TORCHE DE RÉSiNE
       

portée à bras d'homme
ouvrant la marche
dans la nuit du marronnage
n'a jamais cessé
à dire
vrai
d'être
ce flambeau
transmis d'âge en âge
et que chacun
se fit fort de rallumer
en souvenir de tant et tant de souvenirs.

(Ce poème de DAMAS a été choisi comme épitaphe sur sa tombe.)

         
        NON LE VENT
       

Non le Vent
qui en fausserait
le sens
contre la vitre

Mais la Pluie – Elle
improvise un poème
avec
fins moulus
à mesure
du rythme martelé
des six maîtresses mains
de
mâles
nègres
les mots-clé du langage
d’une langue lavée
au pied de l’un des trois sauts du Fleuve
en souvenir de ce qui fut au départ de Gorée
et demeure un cauchemar dont les mange-mil
ont de quoi se bâfrer.

Poème inédit de Léon Gontran Damas
(In Daniel Racine, Léon-Gontran Damas. L’homme et l’œuvre, Paris, Présence Africaine, 1983, p. 139)

         
        T'EN SOUViENT-iL
        Le Blanc à l'Ecole du Nègre
tout à la fois
gentil
docile
soumis et singe
Jamais le Blanc ne sera nègre
car la beauté est nègre
et nègre la sagesse
car l'endurance est nègre
et nègre le courage
car la patience est nègre
et nègre l'ironie
car le charme est nègre
et nègre la magie
car l'amour est nègre
et nègre le déhanchement
car la danse est nègre
et nègre le rythme
car l'art est nègre
et nègre le mouvement
car le rire est nègre
car la joie est nègre
car la paix est nègre
car la vie est nègre
         
        BOUCLEZ-LA
       

Bouclez -
la
muselez -
la
fermez -
la
vous toutes
avec vos guilleris de moinesses
avec
vos gloussements
de nonnes refoulées
qui voulez l'être
souhaitez l'être
priez dieu pour l'être
de tout votre être

Bouclez-la
muselez-la
fermez-la

Un mot
un seul de plus
et je
et je vous
et je vous vi
et je vous vi-o-le
et je vous viole à la cousin germain D'CHiMBO
le ROUN'GOU
dont la terreur invisible
berçait à la nuit tombée
naguère encore
les filles impubères
de mon Pays

Paix-là
je dis bien paix-là
sur cette faim atroce
que j'ai d'Elle
de la seule Elle
et d'Elle seule
Paix-là
je dis
je redis paix-là
sur cette soif que j'ai d'Elle
Elle
mon lait de corossol qui lave
tout relent de nuit blanche

Paix-là
je dis
je redis paix-là
sur ce désir que j'ai d'Elle
Elle
mon Ile
de rose-Cayenne

(Léon Gontran DAMAS, Névralgies, 1937)

         
        SHiNE
       

Pour Louis Armstrong
 
Avec d'autres
des alentours
avec d'autres
quelques rares
j'ai au toit de ma case
jusqu'ici gardé
l'ancestrale foi conique
Et l'arrogance automatique
des masques
des masques de chaux vive
jamais n'est parvenue à rien enlever jamais
d'un passé plus hideux
debout
aux quatre angles de ma vie
 
Et mon visage brille aux horreurs du passé
et mon rire effroyable est fait pour repousser le spectre des lévriers traquant le marronnage
et ma voix qui pour eux chante
est douce à ravir
l'âme triste de leur por-
no-
gra-
phie
Et veille mon cœur
et mon rêve qui se nourrit du bruit de leur
dé-
gé-
né-
rescence
est plus fort que leurs gourdins d'immondices
brandis 

(Léon Gontran DAMAS, Pigments, 1937)

         
        Léon G. Damas feu sombre toujours...
        (in memoriam)
des promesses qui éclatent en petites fusées
de pollens fous
de fruits déchirés
 ivres de leur propre déhiscence
la fureur de donner vie à un écroulement de paysages
(les aperçus devenant l'espace d'un instant
l'espace entier et toute la mémoire reconquise)
une donne de trésors moins abyssaux
que révélés (et dévoilés tellement amicaux)
et puis ces détonations de bambous annonçant sans
répit
une nouvelle dont on ne saisit rien sur le coup
sinon le coup au coeur que je ne connais que trop
soleils
oiseaux d'enfance déserteurs de son hoquet
je vois les négritudes obstinées
les fidélités fraternelles
la nostalgie fertile
la réhabilitation de délires très anciens
je vois toutes les étoiles de jadis qui renaissent et
sautent de leur site ruiniforme
je vois toute une nuit de ragtime et de blues
traversée d'un pêle-mêle de rires
et de sanglots d'enfants abandonnés
et toi
qu'est-ce que tu peux bien faire là
noctambule à n'y pas croire de cette nuit vraie
salutaire ricanement forcené des confins
à l'horizon de mon salut
frère
 feu sombre toujours
(Aimé Césaire, "moi, laminaire…", Seuil, Paris, 1982)
         
        NOUS LES GUEUX
       

nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Nous à qui n'appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens

Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Qu'attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l'envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres
...

( Léon Gontran DAMAS, extrait BLACK-LABEL, p. 50-51, Gallimard)

         
        ILS ONT
       

ils ont si bien su faire
si bien su faire les choses
qu'un jour nous avons tout
nous avons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l'air

Qu'ils aient si bien su faire
si bien su faire les choses
les choses
qu'un jour nous ayons tout foutu
nous ayons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l'air

il ne faudrait pourtant pas grand'chose
pourtant pas grand'chose
grand'chose
pour qu'en un jour enfin tout aille
tout aille
aille
dans le sens de notre race à nous
de notre race à nous

il ne faudrait pourtant pas grand'chose
pourtant pas grand'chose
pas grand'chose
pas grand'chose 

(Léon Gontran DAMAS, pigments, Présence africaine, 1962)

         
        LiMBÉ
       

Pour Robert Romain

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image des catins blêmes
marchands d'amour qui s'en vont viennent
sur le boulevard de mon ennui

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image sempiternelle
l'image hallucinante
des fantoches empilés féssus
dont le vent porte au nez
la misère miséricorde

Donnez-moi l'illusion que je n'aurai plus à contenter
le besoin étale
de miséricordes ronflant
sous l'inconscient dédain du monde

Rendez-les moi mes poupées noires
que je joue avec elles
les jeux naïfs de mon instinct
resté à l'ombre de ses lois
recouvrés mon courage
mon audace
redevenu moi-même
nouveau moi-même
de ce que Hier j'étais
hier
sans complexité
hier
quand est venue l'heure du déracinement

Le sauront-ils jamais cette rancune de mon cœur
A l'œil de ma méfiance ouvert trop tard
ils ont cambriolé l'espace qui était le mien
la coutume
les jours
la vie
la chanson
le rythme
l'effort
le sentier
l'eau
la case
la terre enfumée grise
la sagesse
les mots
les palabres
les vieux
la cadence
les mains
la mesure
les mains
les piétinements
le sol

Rendez-les moi mes poupées noires
mes poupées noires
poupées noires
noires
noires

         
        iLS SONT VENUS CE SOiR
       

Pour Léopold-Sedar Senghor

ils sont venus ce soir où le
tam
tam
roulait de
rythme
en
rythme
la frénésie

des yeux
la frénésie des mains
la frénésie
des pieds de statues
DEPUiS
combien de MOi MOi MOi
sont morts
depuis qu'ils sont venus ce soir où le
tam
tam
roulait de
rythme
en
rythme
la frénésie

des yeux
la frénésie
des mains
la frénésie
des pieds de statues

( Léon Gontran DAMAS, pigments, Présence africaine, 1962 )

       

 

 

 

        LA COMPLAiNTE DU NÈGRE
       

Pour Robert Goffin

ils me l'ont rendue
la vie
plus lourde et lasse

Mes aujourd'hui ont chacun sur mon jadis
de gros yeux qui roulent de rancœur
de honte

Les jours inexorablement
tristes
jamais n'ont cessé d'être
à la mémoire
de ce que fut
ma vie tronquée

Va encore
mon hébétude
du temps jadis
de coups de corde noueux
de corps calcinés
de l'orteil au dos calcinés
de chair morte
de tisons
de fer rouge
de bras brisés
sous le fouet qui se déchaîne
sous le fouet qui fait marcher la plantation
et s'abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel.

( Léon Gontran DAMAS, pigments, Présence africaine, 1962 )

         
        OBSESSiON
       

Un goût de sang me vient
un goût de sang me monte
m'irrite le nez
la gorge
les yeux

Un goût de sang me vient
un goût de sang m'emplit
le nez
la gorge
les yeux

Un goût de sang me vient
âcrement vertical
pareil
à l'obsession païenne
des encensoirs

(Léon Gontran DAMAS, pigments, Présence africaine, 1962)

http://www.97320.com/Poesie-Annou-li-Damas-Lisons-Damas-avec-Leon-BERTRAND-Semaine-10_a4720.html

         
        POUR SÛR
       

Pour sûr j'en aurai
marre
sans même attendre
qu'elles prennent
les choses
l'allure
d'un camembert bien fait

Alors
je vous mettrai les pieds dans le plat
ou bien tout simplement
la main au collet
de tout ce qui m'emmerde en gros caractères
colonisation
civilisation
assimilation
et la suite

En attendant
vous m'entendrez souvent
claquer la porte

Léon Gontran DAMAS, PiGMENTS, Présence Africaine, 1972, 2003, 2005, p. 53

         
       

CyberMayouri DAMA

 6 zyenm simenn - dimanch 5 -> sanmdi 11 févriyé 2012 (texte de la 6ème semaine)

         
        COMME UN ROSAiRE
       

s'égrène
pour le repos
d'une âme

mes nuits s'en vont
par cinq
dans un silence
de monastère
hanté

( Léon Gontran DAMAS, Graffiti, 1952)

         
       

CyberMayouri DAMA

 7 yenm simenn - dimanch 12 -> sanmdi 18 févriyé 2012 (texte de la 7ème semaine)

         
        iL EST DES NUiTS
       

Pour Alejo Carpentier

Il est des nuits sans nom
il est des nuits sans lune
où jusqu'à l'asphyxie
moite
me prend
l'âcre odeur de sang
jaillissant
de toute trompette bouchée

Des nuits sans nom
des nuits sans lune
la peine qui m'habite
m'oppresse
la peine qui m'habite
m'étouffe

Nuits sans nom
nuits sans lune
où j'aurais voulu
pouvoir ne plus douter
tant m'obsède d'écœurement
un besoin d'évasion

Sans nom
sans lune
sans lune
sans nom
nuits sans lune
sans nom sans nom
où le dégoût s'ancre en moi
aussi profondément qu'un beau poignard malais.

(Léon Gontran DAMAS, PiGMENTS, Présence Africaine, 1972, 2003, 2005, p. 27)

http://www.youtube.com/watch?v=33U_Nv_knfc

       

CyberMayouri DAMAS

8 yenm simenn - dimanch 19 -> sanmdi 25 févriyé 2012 (texte de la 8ème semaine)

         
        UN CLOCHARD M'A DEMANDÉ DiX SOUS
       

Moi aussi un beau jour j'ai sorti
mes hardes
de clochard

Moi aussi
avec des yeux qui tendent
la main
j'ai soutenu
la putain de misère

Moi aussi j'ai eu faim dans ce sacré foutu pays
moi aussi j'ai cru pouvoir
demander dix sous
par pitié pour mon ventre
creux

Moi aussi
jusqu'au bout de l'éternité de leurs
boulevards à flics
combien de nuits ai-je dû
m'en aller
moi aussi
les yeux creux

Moi aussi
j'ai eu faim les yeux creux
moi aussi j'ai cru
pouvoir demander dix sous
les yeux
le ventre
creux
jusqu'au jour où j'en ai eu
marre
de les voir se gausser
de mes hardes de clochard
et se régaler
de voir un nègre
les yeux ventre creux

(Léon G. Damas, Pigments, Névralgies, rééd. Présence Africaine, 1972, 2003, 2005, p. 39)

"Pigments, avec une préface de Robert Desnos et un bois gravé de Frans Masereel. Paris: G.L.M. Éditeurs, 1937 pour la 1ère édition.
Ouvrage saisi et interdit en 1939 pour atteinte à la sûreté de l'État !!!
Édition définitive avec une préface de Robert Goffin et un dessin hors-texte de Max Pinchinat, Paris : Présence Africaine, 1962."

         
        COMME UN ROSAiRE
       

s’égrène
pour le repos
d’une âme

mes nuits s’en vont
par cinq
dans un silence
de monastère
hanté
Léon Gontran DAMAS, //Graffiti, //Paris, Seghers, 1952

       
Poèmes de Damas - Rosaire
Poèmes de Damas - Rosaire - Photo : DR