L’évaluation des actions de mécénat culturel

Publié le 19.02.2016

Acteurs de premier plan de la vie culturelle aux côtés de la puissance publique, les mécènes sont à leur tour entrés dans une démarche active d’évaluation de leurs actions. Démonstration avec la rencontre organisée par la mission du mécénat du ministère de la Culture et de la Communication à l’occasion des dix ans des « Jeudis du mécénat ».


« Le projet de loi relatif à la liberté de création, l’architecture et le patrimoine actuellement en cours de discussion au Sénat prévoit un ensemble de dispositifs d’évaluation », indique d’emblée Christopher Miles, secrétaire général du ministère de la Culture et de la Communication. Une manière de souligner l’acuité de cette rencontre sur « l’évaluation des actions de mécénat culturel » et l’identité de vues entre la puissance publique et le secteur privé. « Les représentants d’entreprises mécènes et de fondations seront prochainement auditionnés dans le cadre de l'élaboration du rapport sur l’évaluation de la politique de démocratisation culturelle confié par le Premier Ministre à la Ministre de la Culture », ajoute-t-il.


L’évaluation des actions de mécénat : définitions, enjeux, apports

Dans la définition qu’en donne le Littré, l’évaluation « estime la valeur ou le prix d’une chose » rappelle Arthur Gautier, directeur exécutif de la Chaire Philanthropie et chercheur à l'ESSEC Business School. « Mais s’il est relativement aisé d’évaluer financièrement un bien, il est beaucoup plus difficile d’évaluer une action qui n’a pas de valeur économique directe », s’empresse-t-il d’ajouter. Une difficulté dont se fait l’écho Philippe-Henri Dutheil, directeur du secteur « Organismes Sans But Lucratif » d’EY Société d’Avocats. « Dans le secteur des associations, passer d’une culture de l’audit et du bilan à une culture de l’évaluation représente un changement de paradigme total. Si l’on considère que l’audit est une photographie à un instant T et le bilan une analyse rétrospective, alors l’évaluation correspond à l’étape d’après : elle enjoint au secteur associatif de dire qui il est selon la formule de François Bloch-Lainé ». Béatrice de Durfort, déléguée générale du Centre Français des Fonds et Fondations, est plus affirmative : « L’évaluation est un outil d’ordre stratégique et politique : elle permet de corriger et d’amender sa route au regard des résultats que l’on s’était fixés au départ, elle est aussi un outil concernant la conversation à engager avec l’ensemble des parties prenantes et participe au climat de confiance entre elles ».



Repères méthodologiques dans le secteur des fondations

« L’évaluation a quatre fonctions : assurer la qualité d’un projet, tirer des leçons, préparer une décision et légitimer un projet ». Anne-Catherine de Perrot parle en connaissance de cause : elle a été responsable du service évaluation de Pro Helvetia, la Fondation Suisse pour la culture, où elle a publié le guide « L’évaluation dans la culture, pourquoi et comment évaluer » et a fondé en 2009 à Zurich, le Centre d’évaluation culturelle Evalure. « Tout ne doit pas être évalué, souligne-t-elle. Si on évalue trop, on encourt le risque de démotiver ceux qui ont assuré la collecte des données. C’est au début du projet qu’il faut indiquer à quel moment il sera nécessaire de l’évaluer ».

Illustration grandeur nature avec les expériences de la Fondation Daniel et Nina Carasso et de la Fondation d’entreprise Culture et Diversité. « Dans le cadre de l’évaluation des projets de pratique artistique dans le champ social soutenus par la Fondation Daniel et Nina Carasso, nous avons procédé par étapes : nous avons testé une méthode d’évaluation à travers la construction d’un référentiel collectif, puis nous avons fait du sur-mesure pour chaque structure à partir de ce cadre commun. Cette démarche a été parfaitement appropriée », précise Pauline Chatin, consultante chez Nuova Vista.

« Lorsque nous avons souhaité évaluer nos programmes d’égalité des chances qui aident les élèves issus de milieux modestes à intégrer les grands établissements d’enseignement supérieur dans le domaine de la culture, à notre grande stupéfaction, le comité de pilotage de la Fondation a d’abord refusé, car ses membres n’avaient pas cette culture de l’évaluation. Ceci dit, nous avons très tôt mis en place en interne nos propres outils d’évaluation. Il n’en reste pas moins qu’il n’est pas si facile de parler d’évaluation ; la culture, en particulier, est un domaine particulièrement difficile à évaluer, nous repensons en permanence notre démarche d’évaluation en fonction de ce que l’on construit avec les jeunes », témoigne de son côté Éléonore Ladreit de Lacharrière, déléguée générale de la Fondation d’entreprise Culture et Diversité.


Atelier d'écriture du théâtre de La Colline, festival des Eurockéennes de Belfort, projet Démos de musique classique... autant d'expériences passées au crible de l'évaluation



Diversité des approches sur des projets culturels

« Au départ, notre désir était simplement de raconter une histoire et de la faire connaître », dit joliment  Monia Triki, responsable du mécénat et des partenariats au théâtre national de La Colline, au sujet de l’atelier d’écriture lancé par le théâtre. C’était sans compter sur l’engouement que suscite cet atelier et l’intérêt que lui portent les chercheurs. « Nous avons privilégié une méthode d’évaluation in situ, explique Sylvie Pflieger, maître de conférences HDR en économie à l’Université Paris Descartes. Pas moins de dix-huit nationalités étaient réunies, des jeunes, des moins jeunes… nous avons multiplié les approches, intégration sur le territoire, estime de soi, diversité culturelle. C’était un authentique travail sociologique, nous avons vu les participants évoluer tout au long de l’évaluation qui a duré deux ans ».

« L’évaluation n’a de sens que si elle est utile et faisable », indique sans ambages Jean-Marc Pautras, administrateur des Eurockéennes de Belfort. En conséquence, l’association s’empare des questions d’évaluation au cas par cas en réponse à différentes actions.

« On ne peut pas déconnecter les pratiques artistiques de la construction des sociétés démocratiques, c’est le point de départ de l’évaluation », estime quant à lui Gilles Delebarre, responsable pédagogique et éducatif du projet Démos en faveur de la pratique musicale en orchestre des jeunes issus des quartiers. « La question, plus largement, est de savoir si notre projet est en mesure, au-delà des enfants directement concernés, de créer une dynamique sur le territoire », ajoute-t-il

« La démarche d’évaluation est systémique et dynamique, on s’interroge à tour de rôle sur le primat du sens sur la valeur, de la valeur sur le sens, c’est ce qui en fait tout le prix » conclut le philosophe Emmanuel Jaffelin.