Forum de Chaillot : une certaine idée de la culture européenne

Publié le 07.04.2014

Les 4 et 5 avril, le Forum de Chaillot, organisé à Paris par le ministère de la Culture et de la Communication, a permis aux créateurs, décideurs et politiques européens de mettre au point une « stratégie » pour défendre cette idée à la fois forte et fragile : la culture. Récit.


Culture et Europe, même combat ? Chacun de ces deux mots a une histoire, une mémoire, une complexité, une signification, une richesse, une saveur, qui lui est propre. Pourtant, s’il est une union qui ne semble pas artificielle, c’est bien celle de ces deux termes. N’ont-ils pas tout – à commencer par leur très longue histoire commune – pour s’accorder ?


L’Europe, un espace commun

Du metteur en scène allemand Thomas Ostermeier à l’artiste italien de l’Arte Povera Michelangelo Pistoletto et à la chorégraphe espagnole Bianca Li, en passant par les Français Costa-Gavras, Jean-Michel Jarre, Julie Bertucelli, Benoît Peeters, Jean-Claude Carrière ou Macha Makeieff, tous ont revendiqué leur appartenance à une « culture européenne ». Chacun a ses raisons. Le metteur en scène Peter Brook raconte que ses amis n’ont jamais cessé de l’interroger tout au long de sa carrière : « Pourquoi Paris et non pas Londres ? »... « Parce que la France était ouverte à mes expériences théâtrales », explique-t-il.


Ouverture vs marchandisation

« Ouverture » – le maître-mot pour expliquer l’intense circulation entre les artistes et les œuvres qui a irrigué le continent européen depuis plusieurs siècles, et dont l’ancienne directrice du festival d’Avignon, Hortense Archambault, souligne la « force ». Une circulation des idées – c’est-à-dire une émulation, une curiosité, une électricité – qui n’aurait plus cours aujourd’hui, alors que l’Union européenne dispose de crédits pour développer les « échanges culturels » ? Selon Thomas Ostermeier, la raison est plutôt à chercher du côté de la « marchandisation de la culture ». « La culture, a-t-il dit, c’est peut-être la dernière chose qui reste là où il n’y a pas de profit. La culture, c’est l’âme de l’Europe et si on la soumet aux lois du marché, elle sera moins diverse, moins complexe ».


Régulations/dérégulations

L’histoire de la culture européenne peut aussi se lire comme la fabrication de « régulations », dont le droit d'auteur fut, au XVIIIe siècle, la plus spectaculaire avancée. Aujourd’hui encore, Björn Ulvaeus, le guitariste du groupe Abba témoigne de son « importance ». Et l'éditrice Teresa Cremisi, directrice générale de Madrigall, souligne que « le droit d'auteur n'est pas un obstacle au savoir, il n'est un obstacle qu'aux grands groupes qui tirent profit du travail des créateurs ». Il est clair que l'arrivée du numérique, avec la gratuité, a complètement « rebattu les cartes » de la propriété intellectuelle. Au risque – c'est le paradoxe – de réduire la culture à sa dimension purement matérielle. Pour contrer l'hégémonie des « géants du Net », Robert Darnton, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle français, propose un « modèle alternatif », celui de la Harvard University Library. « Dans dix ans, nous aurons une bibliothèque internationale gratuite dans le respect des droits d'auteurs », promet-il.


Plus d'Europe ?

En attendant, l'heure n'est-elle pas à « plus d'Europe » dans la politique culturelle ? L'Europe ne pourrait-elle pas être le garant des régulations qui régissent actuellement le secteur culturel ? C'est ce que plaident plusieurs créateurs. Pour Michelangelo Pistoletto, il faudrait que l'Europe devienne une « città dell'arte », soit « la ville comme urbanisation mais aussi comme civilisation, où pourrait s'exercer une véritable démocratie culturelle ». Une préoccupation que Thomas Ostermeier traduit en une équation. « L'âme de l'Europe, c'est-à-dire la culture, ça coûte combien ? »



Accords et propositions

De son côté, l'économiste Xavier Greffe rappelle ce que la culture représente en termes de chiffres d'affaires et d'emplois : « En 25 ans, le poids économique de la culture a doublé ». Une manière de souligner son importance à quelques semaines du renouvellement du Parlement européen. Avec vingt ministres européens – « dont ceux de la Suisse et de l'Ukraine, mais aussi la directrice générale de l'Unesco, Irina Bokova, le président du Parlement européen, Martin Schulz, et deux commissaires européens, Androulla Vassiliou et Michel Barnier » – Aurélie Filippetti a organisé vendredi 4 avril une réunion de travail à l'issue de laquelle elle a détaillé une « feuille de route, comprenant plus de 50 propositions concrètes ». Au cours de cette réunion de travail, des accords de coproduction cinématographique ont été signés avec la Grèce et le Portugal. Le Forum de Chaillot a également reçu une visite surprise, celle du Président de la République. « La culture est un levier de développement pour nos pays, pour l'Europe », a souligné François Hollande.



Appel des artistes

S'ils sont des « monstres et chimères », les artistes n'en sont pas moins des citoyens comme les autres, explique la directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, Macha Makeïeff, l'une des porte-parole de l' « Appel des artistes » rendu public lors du Forum de Chaillot. Il est signé par de nombreux créateurs européens, de Peter Brook à Bertrand Tavernier, en passant par Luc Dardenne, Thomas Dutronc, Pascal Dusapin, Keren Ann, Boris Charmatz, Daniele Luchetti ou Marc Cerrone. Dans ce texte, les créateurs demandent à l'Union européenne des « engagements » clairs, notamment sur le maintien des droits d'auteur à l'ère du numérique.



« Smartphone »

Brandissant son téléphone portable sur la scène de Chaillot, Jean-Michel Jarre, président de la Cisac (Confédération internationale des sociétés d'auteurs et compositeurs) et un autre des porte-parole de l' « Appel », lance à la salle : « Dans le mot smartphone, la partie smart c'est nous ! Un téléphone comme ça coûte 500 euros. Si on enlève les images, la musique, les films qui sont disponibles, la valeur du téléphone tombe à 150 euros. Il serait légitime qu'une partie des 350 euros restants nous reviennent… Amis et créateurs européens, faites du bruit, c'est dans votre intérêt ! »


Pour une éducation artistique européenne

Pour le sociologue Bernard Lahire, l'éducation artistique et culturelle ne serait aujourd'hui que du « coulis autour du gâteau ». Un constat pessimiste ? Un appel à aller plus loin, plutôt, tant il est vrai que les déterminismes sociaux sont importants sur ce sujet. Il n'empêche. Plus que les idées générales, les différents créateurs réunis autour de la table ont tous raconté leur expérience concrète. La chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin a indiqué l'importance des expériences avec les jeunes pour son travail : « Avec eux, tout est possible ». Quant à la cinéaste Julie Bertucelli, réalisatrice de La cour de Babel, actuellement en salles, elle souligne que « le système repose beaucoup trop, à l'heure actuelle, sur l'extraordinaire bonne volonté de certains professeurs ».



Vocation

« Umberto Eco disait que la langue de l'Europe, c'est la traduction ; pour le paraphraser, je dirais que la culture de l'Europe, c'est l'immigration ». Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture et actuel président de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, enfonce le clou : « Bien sûr, la culture française ce sont les cathédrales gothiques, mais c'est aussi ce que les Italiens ont apporté en Lorraine et les Sénégalais à La Courneuve ».


Retour sur le numérique

« Géants du Net » fut l'une des expressions les plus prisées lors du Forum de Chaillot. Effet boomerang, elle forçait les autres « acteurs du secteur numérique » à se présenter par rapport à l'échelle des Google, Facebook ou Netflix. Ainsi, la plateforme de partage de vidéos Dailymotion, l'Autorité de la concurrence ou l'Union européenne de radio-télévisions, mais aussi des poids lourds comme Orange, Vivendi ou Hachette, apparurent sans fard, mais non sans arguments. La « distorsion de concurrence » a constitué le principal reproche fait aux « géants du Net ». Premiers visés, Netflix (absent des débats) et Google (présent à travers son directeur Europe, Carlo d’Asaro Biondo), accusés de faire du « shopping réglementaire », soit de choisir leur pays d'attache en fonction des règles fiscales les plus attractives. Logiquement, les acteurs européens ont plaidé pour l'adoption de règles communes auxquelles seraient soumis ces grands groupes. « On a besoin d'une Europe qui soit forte, qui parle d'une seule voix, a résumé Pierre Lescure. Et qui agisse comme un véritable pays fédéral continental ».


Moment-charnière

« Nous avons quelque chose à dire à l'Europe » a indiqué Aurélie Filippetti en conclusion du Forum. A commencer par « l'idée de liberté ». Celle des créateurs et des citoyens, bien sûr. Mais aussi celle des peuples. Témoin la présence très symbolique du jeune ministre ukrainien de la culture, Yevhen Nyshchuk, accueilli par une standing ovation. « Nous sommes à un moment-charnière », a-t-elle poursuivi, celui où, « comme pour le maintien de l'exception culturelle », les États-membres ne peuvent pas « prendre seuls » les mesures nécessaires pour « réguler » l'économie culturelle numérique. Car il ne s'agit de rien d'autre que cela : réguler « la formidable opportunité que représente le numérique » pour que l'ensemble des peuples accèdent au savoir. « On a renoué avec le rêve européen »


Le Forum de Chaillot en images