Charlie Hebdo, un an après : où en est la liberté d’expression ?

Publié le 06.01.2016

Alors que le président de la République a dévoilé le 5 janvier une plaque en hommages aux victimes des attentats contre "Charlie Hebdo", la liberté d’expression est – plus que jamais – redevenue une valeur bien vivante en France.



C’était il y a un an. Le 7 janvier 2015, en plein comité de rédaction de Charlie Hebdo, deux terroristes faisaient irruption dans les locaux du journal satirique, assassinant onze personnes, parmi lesquelles les dessinateurs Cabu, Wolinski, Charb, Honoré et Tignous. Depuis, c’est une vague sans précédent en faveur de l’une des valeurs sacrées de la République – la liberté d’expression – qui ne cesse de se déployer. De la marche fleuve du 11 janvier 2015, durant laquelle quatre millions de personnes sont descendues dans la rue en brandissant crayons, stylos et dessins, au lancement le 6 janvier 2016 de l’opération « Dessinez, Créez, Liberté », en passant par la redécouverte du Traité sur la tolérance de Voltaire et de Paris est une fête de Hemingway, devenus des étendards de ce combat, les Français disent oui – un oui massif et sans condition – à la liberté d’expression.


« Charlie, c'est l'insolence érigée en vertu et le mauvais goût en principe d'élégance » (Fleur Pellerin)


Tiré à 1 million d’exemplaires, le numéro 1224 de Charlie Hebdo est sorti le 6 janvier 2016, soit un jour avant la date-anniversaire du 7 janvier. Dès la Une de ce numéro très spécial, on s’aperçoit que, s’ils ont changé bien des choses dans la vie et l’organisation de l’hebdomadaire, les attentats de janvier se sont avérés néanmoins impuissants pour réduire à néant une chose que possèdent les dessinateurs et collaborateurs de Charlie : le talent. Et – c’est évidemment crucial pour un journal satirique – l’irrévérence. À la Une, donc, on pouvait voir, sous le titre « Un an après, l’assassin court toujours », un Dieu armé, représentant de toutes les religions, à la barbe tachée de sang. Et dans un dossier intitulé « Laïcité, la belle fille qui ne voulait pas se laisser lapider », l'équipe du journal réaffirmait ses convictions laïques. « Charlie, résumait Fleur Pellerin, c'est l'insolence érigée en vertu et le mauvais goût en principe d'élégance ». Pour leur permettre poursuivre leur travail en toute indépendance, la loi sur la modernisation de la presse promulguée le 17 avril 2015 comprend deux amendements très symboliques. Le premier, dit amendement Charb, permet la défiscalisation des dons citoyens aux entreprises de presse. Le second crée le statut d’entreprise de presse solidaire. Inspiré de l’économie sociale et solidaire, ce statut impose de réinvestir au moins 70 % des bénéfices dans l’entreprise, et réserve aux collaborateurs du titre le droit de détenir des actions. Charlie Hebdo est le premier titre de presse à bénéficier de ce statut.



« J'adore dessiner alors je vais continuer ». C’est également ce que dit une voix d’enfant, aussi frêle que déterminée,à la fin d’un programme court réalisé par le cinéaste Radu Mihaileanu, à la demande Fleur Pellerin. Son but : valoriser les milliers de dessins réalisés spontanément par des enfants et des adolescents à l’issue des attentats contre Charlie Hebdo. Diffusé à partir du 6 janvier sur les chaînes de la TNT, ainsi que dans les salles de cinéma, ce clip présente sobrement ces dessins, qui traduisent l’état d’esprit de la jeunesse, entre chagrin et incompréhension, mais aussi avec acuité et lucidité. « Arme de destruction massive », peut-on lire en légende de l’un de ces dessins représentant un crayon, symbole de la liberté d’expression ; « la plume est plus puissante que l’épée », affirme un autre, tandis qu’un troisième adresse une requête à l’hebdomadaire satirique : « ne changez pas de munitions [autrement dit : l’humour] ».



Pour partager ces témoignages avec tous, le ministère de la Culture et de la Communication a tenu, avec le ministère de l’Éducation nationale, à les faire connaître au plus grand nombre à travers l’association « Dessinez, Créez, Liberté », destinée à rassembler ces différents témoignages. D’abord, en soutenant la publication de #Je dessine, la jeunesse dessine pour Charlie Hebdo, un recueil de cent cinquante dessins avec des textes signés par le psychiatre Boris Cyrulnik, disponible en librairie le 7 janvier (éditions Les Echappés, 19,90€). Le bénéfice des ventes sera reversé à l’association « Dessinez, Créez, Liberté ». Ensuite, à travers une exposition itinérante de ces dessins visible dans toute la France. De son côté, le ministère de l’Éducation nationale et son réseau Canopé (éditeur de ressources pédagogiques) proposent sur internet, à partir d'une sélection des mêmes dessins, des dossiers thématiques pour aborder en classe les valeurs de la République, notamment dans le cadre de l'Enseignement moral et civique (EMC). « Un an après les attentats de janvier et le deuil de novembre dans lequel nous sommes toujours plongés, ces dessins viennent nous rappeler la force des valeurs de la République, le besoin incessant de les défendre et de débattre ensemble de ce qui nous rassemble », a souligné Fleur Pellerin.

« Les Français disent oui – un oui massif et sans condition – à la liberté d’expression »

Pour autant, rien n'est jamais gagné sur le terrain de la liberté d'expression. C'est pourquoi le Centre Pompidou a choisi d'interroger, les 8 et 9 janvier, la place de l'humour dans notre société. Quels sont ces mots et ces gestes qui nous font rire ?, questionnera la grande institution culturelle. Du rire complice au rire moqueur, de l’empathie à l’ironie, de la caricature au blasphème, toutes les façons d’en rire seront abordées par des historiens, philosophes et psychanalystes mais aussi des artistes, chroniqueurs et journalistes. Le blasphème, justement. Le 6 janvier, l’organisation non gouvernementale Reporters sans frontières s’est inquiétée de « l'instauration d'une chape de plomb qui pèse de plus en plus sur la presse et incite les journalistes à se plier à un prétendu religieusement correct ». « La liberté d’information et d’expression, celle des journalistes comme des citoyens, poursuit l’ONG, ne saurait être contrainte ou limitée par les convictions ou les sensibilités des uns ou des autres, sauf à instaurer, sans qu'on y prenne garde, une forme de totalitarisme ». Un salubre rappel à la vigilance.

Fleur Pellerin : « Une œuvre pour traduire l’attachement de la République à la liberté d’expression »

Un an après l'attaque meurtrière contre Charlie Hebdo, Fleur Pellerin a rendu hommage, jeudi 7 janvier devant des représentants de la presse écrite, à « ceux qui sont tombés il y a un an pour la liberté d'expression, en raison de ce qu'ils représentaient, de ce qu'ils dessinaient ou de ce qu'ils écrivaient ». Devant les journalistes, parmi lesquels se trouvait Gérard Biard, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique, la ministre a aussi évoqué des actions « symboliques » qu'elle souhaite mettre en œuvre. Elle va ainsi passer commande d'une œuvre à un artiste « pour qu'il puisse manifester d'une manière qui soit visible dans l'espace public l'attachement de la République à la liberté d'expression ». Autre initiative : « j'ai proposé à la Maire de Paris que nous renommions la place de la Bourse (à Paris) où il n'y a plus de Bourse, et où se trouve l'Agence France-Presse (AFP), place de la liberté d'expression ».