COP21 : pour une protection durable du patrimoine mondial

Publié le 20.11.2015

Quelles sont les stratégies mises en œuvre pour lutter contre les effets du changement climatique sur le patrimoine mondial ? La question sera au cœur de la table-ronde « Conservation, préservation et mise en valeur du patrimoine face aux défis du développement et des enjeux climatiques » organisée par le Ministère de la Culture et de la Communication pendant la COP 21. Christian Mourisard, adjoint au maire d’Arles chargé du patrimoine et du tourisme, y participera (2/5).

On parle souvent des joyaux du patrimoine menacés par le changement climatique, c’est une réalité qui ne doit cependant pas en masquer une autre : tout est fait aujourd’hui pour protéger le patrimoine du changement climatique. La ville d’Arles n’en est-elle l’illustration ?

La conservation et la préservation du patrimoine, qui englobe aujourd’hui la lutte contre le changement climatique, remonte au milieu du XIXe siècle quand un poste d’Inspecteur général des monuments historiques fut créé. Arles, de ce point de vue, est une ville pionnière puisque l’amphithéâtre a été inscrit et classé au patrimoine dès 1840. Plus près de nous, le Plan patrimoine antique a permis de lancer plusieurs opérations de restauration concernant la couronne extérieure de l’amphithéâtre, le cloître antique et les thermes de Constantin. La notion de risque est finalement apparue depuis peu même si nos monuments ont souvent été assujettis à des phénomènes naturels, et tout particulièrement aux inondations en raison des crues du Rhône, d’où la digue de protection érigée autour de la ville par Napoléon III. Ceci dit, nous avons la chance d’avoir des monuments hors d’eau – les Romains ont construit sur les points hauts de la ville – et de ne pas être exposés aux risques sismiques. Nous avons pris des mesures conservatoires en cas d’alerte, en particulier sur les monuments qui abritent des musées. Des mesures doublement justifiées si l’on songe que les inondations n’avaient pas le caractère brutal qu’elles peuvent avoir aujourd’hui avec ce phénomène de chutes torrentielles dans un laps de temps très court avec des sols particulièrement imperméabilisés. Nous n’avons à ce jour heureusement aucun signe avant-coureur de risque sur un monument, à l’exception des thermes de Constantin qui se trouvent au bord du Rhône.


« Dans le secteur du patrimoine, le souci de transmettre nous a fait prendre conscience très tôt qu’il fallait préparer l’avenir »


Quelles sont les mesures de prévention mises en place auprès de la population ?

Suite aux inondations de 2002-2003 au cours desquelles nous avons dû évacuer 7000 personnes qui habitaient dans un même quartier, nous sommes aujourd’hui assujettis au plan risque avec une information graduelle, qui peut aller jusqu’à un ordre d’évacuation, en fonction du risque. Nous avons également l’obligation d’informer la population ainsi que les touristes que nous sommes une commune à risque. À l’office du tourisme, des brochures sont mises à la disposition du public, elles indiquent les premières mesures à prendre en cas d’alerte.



En dehors des phénomènes météorologiques majeurs, quels sont les autres risques pour le patrimoine de la ville ?

Il y a une vingtaine d’années, nous avons entrepris des travaux afin de protéger le portail de Saint-Trophime. Un audit a récemment été réalisé sur la santé de ce monument, ses conclusions étaient positives, néanmoins nous avons souhaité prendre de nouvelles mesures : la circulation est dorénavant interdite sur la place où se trouve le monument, mesure qui risque d’être élargie au cloître et au pourtour de l’amphithéâtre. En cela, le plan de gestion que nous sommes en train d’élaborer pour l’UNESCO s’inspire largement du référentiel Qualicity. Ce référentiel, fruit d’une démarche qualité, est issu d’un projet européen initié par l’Association des villes européennes de la culture. Il énonce 58 préconisations en matière de développement durable. La gestion d’une ville d’histoire et de patrimoine comprend naturellement celle des monuments, mais elle concerne tout autant l’environnement des monuments, le stationnement, l’occupation des espaces publics, la circulation, la façon dont on gère les manifestations culturelles… il s’agit d’une gestion de la ville dans sa globalité. Une des forces de ce référentiel, c’est de permettre la motivation de l’ensemble des services de la ville et d’éviter que les mesures se contredisent. Nos monuments sont des lieux forts de rencontres. Nous souhaitons un patrimoine vivant, partagé mais aussi un patrimoine levier économique. Autre force du référentiel : nous pouvons, sur un certain nombre de points, juger des avancées et des reculs qui ont été réalisées. À titre d’exemple, il y a dix ans, nous n’avions aucun monument accessible aux personnes handicapées, aujourd’hui le taux d’accessibilité est de 70%.


« Aujourd'hui, nous partageons notre expérience dans le cadre de coopérations internationales. Nous avons un partenariat avec la Serbie mais aussi avec le gouvernorat de Kasserine, en Tunisie, qui abrite la ville de Sbeïtla, véritable trésor de la civilisation romano-byzantine »


Les nouveaux objectifs de développement durable adoptés par l’ONU en septembre dernier – notamment l’un d’eux qui se concentre sur les villes et examine comment le patrimoine contribue à les rendre durables – vont dans ce sens.

Absolument, en tant que gestionnaire, nous intégrons naturellement ce souci de transmission de la chose commune – en l’occurrence le patrimoine – et notre action ne se fait pas par à-coups, elle s’inscrit dans le long terme. Il est aussi possible que nous ayons eu un peu de chance dans notre malheur. A Arles, qui a vécu des périodes plus calmes sur le plan économique et en matière de développement – le centre ancien est quasiment inchangé depuis des siècles – l’appropriation est d’autant plus facile qu’elle fait partie du quotidien. En outre, dans une ville touristique, si les habitants doivent naturellement continuer à se sentir chez eux, il faut aussi qu’ils aient le sens du partage. Le principal aspect positif du tourisme, c’est de partager un bien commun avec quelqu’un que l’on ne connaît pas. La ville est inscrite au patrimoine mondial, elle appartient donc à tous. Si nous souhaitons préserver notre qualité de vie, nous sommes également près à faire des sacrifices. Nous sommes à la fois dans une logique de gestion patrimoniale et de gestion du quotidien.



La France porte un message fort sur la protection du patrimoine dans les instances internationale.

Je peux d’autant mieux en parler que nous avons beaucoup reçu  non seulement des institutions de l’État mais aussi des institutions internationales. Nous avons à présent la chance de partager nos expériences dans le cadre de coopérations décentralisées. Nous avons un partenariat avec la Serbie mais aussi avec le gouvernorat de Kasserine, en Tunisie, qui abrite la ville de Sbeïtla, véritable trésor de la civilisation romano-byzantine. Nous apportons en toute humilité notre contribution. Il nous a été demandé de nous occuper de développement touristique, on voit tout de suite ce que le risque et le tourisme ont d’antinomiques : a priori, un touriste ne va jamais dans un endroit à risque. Mais lorsqu’on se trouve dans un territoire à très haut risque, doit-on ne rien faire pour autant ? Je pense que non, il faut être optimiste, le risque disparaîtra un jour. Si nous n’avions pas cette ouverture aux autres, cela viderait de sens ce que nous faisons. La force du label « Patrimoine mondial de l’UNESCO » c’est cette idée de partage, chaque monument n’est finalement qu’une facette de ce génie de l’homme quel qu’il soit, où qu’il soit, quelles que soient ses pensées philosophiques, politiques ou idéologiques.

La logique de la frontière se retrouve transcendée par des enjeux qui sont à l’échelle de la planète, on est au cœur du propos de la COP 21 ?

Notre témoignage lors de cet événement sera résolument optimiste. Dans le secteur du patrimoine, le souci de transmettre – nous ne sommes que des dépositaires momentanés d’un bien – nous a fait prendre conscience très tôt qu’il fallait préparer l‘avenir. Le secteur du patrimoine comprend la préservation, la conservation mais aussi l’animation, nous ne sommes donc pas dans quelque chose de figé. Le patrimoine ne s’arrête pas à une période, on parle aujourd’hui du patrimoine du XXe siècle comme on parlera demain du patrimoine du XXIe siècle et, je l’espère, de celui du XXIIe siècle... Nous nous occupons de choses anciennes mais notre esprit est jeune.



Table-ronde : Patrimoine mondial et développement durable

1031 biens sont inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce patrimoine exceptionnel et universel est un héritage que nous devons transmettre aux générations à venir dans le cadre d’un développement durable maîtrisé. Lors de la seconde table-ronde organisée le 11 décembre par la direction des patrimoines du ministère de la Culture et de la Communication, les intervenants débattront des relations entre la préservation des paysages culturels, l’implantation de grands équipements et les changements climatiques. Avec Christian Mourisard, adjoint au Maire d’Arles chargé du patrimoine et du tourisme, Philippe Lalliot, ambassadeur de la France auprès de l’UNESCO, Jean-Robert Mazaud, architecte-urbaniste, et Geneviève Piçon, responsable du Centre national de la préhistoire, Ministère de la culture et de la communication