Annick Cojean : « Il faut former les jeunes à un esprit critique face à la presse »

Publié le 20.03.2014

Annick Cojean
Annick Cojean

Amener les jeunes à une lecture critique de la presse, détecter, décrypter l’information, s’ouvrir au monde : tels sont les objectifs de la 25e Semaine de la presse et des médias dans l’école. Une manifestation engagée et citoyenne à laquelle se joint l’association du Prix Albert Londres. Rencontre avec sa présidente et grand reporter au Monde, Annick Cojean.

L’association du Prix Albert Londres, dont vous êtes la présidente, se joint pour la première fois au CLEMI (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information) pour parrainer la Semaine de la presse et des médias dans l’École. Pourquoi ?

La presse, tous les métiers de l’information, sont aujourd’hui à un moment charnière et connaissent différentes crises : désaffection du public pour le papier et les médias traditionnels, et entreprises à la santé économique chancelante. Pourtant, la raison d’être du métier de journaliste demeure : Informer, intéresser le public à la marche du monde, lui interdire l’indifférence. Collégiens et lycéens sont assurément la relève. Il faut donc réfléchir à la façon de les atteindre et susciter leur appétit pour l’info.

Comment, face au flot continu de l’information, en distinguer la qualité?

Il faut former les jeunes à un esprit critique et distancié face à la presse. Et les faire comparer : la pub ou la com’ ne sont pas de l’information. Les conversations-gags et farces ne sont pas des interviews. Il ne faut pas confondre spectacle, rumeur, bavardage avec le journalisme. Il y a des règles, c’est un métier qui entraine beaucoup de responsabilités et il est important, avec des exemples précis, de montrer aux jeunes les différentes façons de traiter un sujet, les sensibiliser à l’attrait d’une histoire, aux exigences du travail de reporter qui raconte, met en lumière l’actualité, révèle des faits, s’intéresse à la vie des personnes. En un mot, montrer ce qui fait la différence. La multitude de canaux (Twitter, Facebook, la vidéo…) par lesquels passe l’information est une immense richesse. Mais elle exige que l’usager sache faire le tri pour distinguer les pépites, et que le journaliste secoue ses habitudes pour y trouver une nouvelle chance de capter l’intérêt, de susciter le désir de ces nouveaux lecteurs.

Qu’est-ce que cela change?

On achète moins la presse en kiosque mais paradoxalement nos articles n’ont jamais été autant lus, partagés, commentés. Dès sa publication, via les réseaux sociaux et le web, un article fait un tour du monde instantané ! Ce qui pose d’ailleurs des questions délicates, vertigineuses au journaliste : que dire - que taire ? - sur un sujet tabou et sulfureux comme le viol en Syrie par exemple pour ne pas mettre en danger les personnes dont on parle et ne pas permettre d’identifier nos sources. Un papier publié dans Le Monde se retrouve la minute d’après diffusé et vite traduit en Syrie, Égypte, Jordanie…

Grand Reporter, est-ce un métier d’avenir ?

Quelques entreprises de presse en doutent, se demandent si le reportage au long cours est encore rentable ou nécessaire. Mais les reportages figurent souvent parmi les articles plus partagés. Ils permettent de découvrir des choses exceptionnelles ici même et dans le monde. Et de « porter », pour reprendre le mot d’Albert Londres, « la plume dans la plaie ».

Au risque parfois de passer pour un justicier, à l’instar des lanceurs d’alerte ?

Albert Londres, c’est avant tout une démarche, un esprit, un souffle. Avec une approche chaleureuse, un amour des gens et un grand soin porté à la façon de raconter dans laquelle certains lui ont reproché d’introduire « le microbe de la littérature ». Et un objectif : raconter le monde tel qu’il est, en revendiquant son indépendance et une totale liberté, quitte à déplaire, dénoncer les injustices, en portant son attention sur le sort des plus humbles, ou des plus exploités. Ce journalisme-là, combattif, trouve des échos dans la démarche des lanceurs d’alertes. Mais on ne balance pas des documents en vrac au public. Là encore, il y a des règles et des responsabilités : le tri, l’analyse, la contextualisation des documents. Sans compter les questions sur la mise en danger de la vie d’autrui. Edward Snowden, qui a mis sa vie en péril, a eu l’intelligence de travailler avec une poignée de journalistes et de grands journaux internationaux, Le Guardian mais aussi Le Monde. Son apport est formidablement important.

Comment choisit-on de raconter une histoire ?

Le moteur, je crois, c’est de vouloir éclairer sur une situation, avec le plus d’honnêteté possible. Il faut donc garder une distance, s’effacer derrière l’information, mais selon le sujet, avec sa sensibilité, s’autoriser quelques pas de côté pour s’impliquer plus personnellement. Car notre matière première est l’humain. Puis, travailler la qualité de l’écrit. Pour que le lecteur ait envie de vous suivre jusqu’au bout de l’article. Et avec l’obsession de ne pas trahir tous ceux qui, lors du reportage, vous ont confié leur vérité. On choisit une histoire à cause du sujet, mais aussi, par la force de certains caractères et la chance de croiser des destins extraordinaires.

Au fil de votre parcours, vos reportages suivent la route des femmes, de Simone Veil, aux femmes violées en Libye, et aujourd’hui en Syrie…

Outre mon admiration pour Simone Veil, comment ne pas être frappé, en voyageant beaucoup, par le fait que naître femme, dans la plupart des pays du monde, conduit à une vie de souffrances ? Les filles sont moins nourries, moins instruites, battues, mariées très jeunes et forcées à la réclusion. Elles n’ont aucune maîtrise sur leur destinée. Pourtant, ce sont elles qui tiennent à bout de bras les familles et les sociétés. Réduire les inégalités entre les sexes est, me semble-t-il, le combat du 21ème siècle.

Être une femme journaliste ?

C’est une chance ! Un homme ne pourra jamais avoir accès à la moitié de certaines sociétés musulmanes, comme en Afghanistan, par exemple. Ses interlocuteurs, les témoignages rapportés, ne seront que des voix d’hommes. Autrement dit, c’est toute une réalité qui leur échappe. Être une femme journaliste ouvre accès à l’intégralité de la société. Oui, les femmes sont le bel avenir du journalisme.